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Tsunami sur l'enfance - Carnet de route
Des statistiques, des adresses, des initiales, des lieux, dates et
heures de rendez-vous, des noms, des indications de kilométrages,
envahissent les vieux carnets de route d’un reporter. J’en possède
plusieurs ainsi. Certains ont des pages collées l’une à l’autre par la
moisissure qui s’est glissée entre elles dans les pays du sud-est
asiatique ou d’Afrique. D’autres sont quasi illisibles à cause des
pluies, tempêtes et orages sous lesquels ils ont été griffonnés.
Qu’importe l’état dans lequel se trouvent ces témoins
de papiers de tant d’aventures, de traversées des mers, de batailles
sanglantes dans la jungle, les villes assassinées, puisque ce qui est
écrit à la hâte ou avec attention sur ces feuilles ne veut plus rien
dire, rien de tout cela n’est compréhensible. Ce que j’ai retenu d’une
vie de « baroudeur », comme l’on dit pour avoir l’air d’un « dur »,
c’est tout ce que je n’ai pas noté au moment même et qui remonte à mon
cœur à présent que le bout du chemin apparaît à mes yeux. Rien que des
histoires vécues en parallèle des événements. Beaucoup de visages, de
sourires détruits dès le début de vie des gens rencontrés.
Ce carnet de voyage est fait de leurs histoires. Ce
sont eux qui m’ont habité pendant tant d’années de « grand reportage »
dans leurs pays victimes le plus souvent de la folie politique des
hommes, du déchaînement des éléments naturels. Ce sont de simples
contes illustrant aussi bien des tragédies que des petites joies et
surtout une espérance inconsciente. Mon carnet de voyage est un
rendez-vous des êtres à qui je dois compassion, admiration et
fraternité. C’est aussi une rencontre avec une forme d’espérance lue
dans les regards des enfants du monde. Quels qu’ils soient.
Découvrez "Tsunami sur l'enfance - Carnet de route", aux Dossiers d'Aquitaine.
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AMADEs Sœurs
Qui sont-elles ? Que font-elles ces AMADEs qui se rassemblent régulièrement à Monaco pour faire rapport sur leurs actions et écouter leurs sœurs, réparties dans plus de 16 pays autour du monde, leur raconter l’action de l’AMADE en faveur de l’enfant ?
Que ce soit en Europe, en Afrique, en Asie ou en Amérique latine, c’est la modestie qui les distingue le mieux de tant d’autres organisations aimant mélanger la publicité et l’action en “roulant des mécaniques”.
Chaque AMADE a six “spécialités“, si l’on peut dire, en fonction de leur région, de leur continent, de leur pays, villes ou villages. Il est intéressant de constater que la plupart des ces AMADEs nationales donnent ce qui pourrait être nommé la méthode dite : “de l’enfant par l’enfant”. Des séminaires ont été organisés dans plusieurs pays pour former des enseignants à ce système. Il est appliqué depuis 1968, au Congo (ex-Zaïre), grâce à l’initiative de la Présidente de l’AMADE locale, Mme Janine Fierens. Des thèmes sont choisis comme “L’eau c’est la vie”. Les enfants apprennent à interprêter et à chanter le calendrier de leurs vaccins ce qui leur permet d’éduquer leurs parents. Cette stratégie éducative porte ses fruits au Congo, malgré ses conflits internes permanents, pays dont les richesses attirent toutes les convoitises internationales. De retour en Belgique, Janine Fierens a convaincu les élèves des classes de terminale de l’Ecole Internationale du SHAPE (OTAN) de s’investir et de récolter des fonds pour l’achat de matériel scolaire destinés à leurs camarades inconnus de la brousse congolaise.
A Chypre, c’est également grâce à l’éducation que la responsable de l’AMADE , Mme Olga Demetryadès, a réussi par dessus la ligne verte qui séparait les enfants grecs des enfants turcs à mettre sur pied des programmes scolaires basés sur l’union et la fraternité nationale.
Au Burundi, c’est également une femme qui développe au maximum un travail en profondeur auprès des enfants de ce pays sans cesse menacés par une guerre latente contre les hommes et le destin.
Au Cambodge, “Les écoles à tous vents” accueillent les enfants des rues, tout gourmands de savoir lire et calculer comme leurs “cousins” des quartiers plus heureux. Mme Camberti, responsable de ce programme, se tue la santé pour mener à bien ce programme peu coûteux et si efficace.
Que dire de tous les autres pays où le dévouement des femmes et hommes des AMADEs se mesurent à la quantité de cœur et de courage humain !
Aux Philippines, où notre Présidente, SAR la Princesse de Hanovre, s’est rendue personnellement pour juger la situation de l’enfant victime de l’agent orange et autres produits néfastes laissés sur place, ou répandu comme au Viet-Nam, par les troupes américaines, lors de leur passage et installation dans le Sud-Est asiatique ?
On peut faire tourner le globe terrestre sur lui-même et découvrir un peu partout des endroits où la tendresse a manqué aux petits de l’homme. Sans ostentation ni orgueil, l’AMADE essaye de compenser les manques. L’AMADE a besoin de l’aide de tous. Régulièrement, les actions des AMADEs Sœurs seront publiées sur ce site.
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L'AMADE Belgique
Si Jean-Marie Piret a été un magistrat de renom et l'ancien secrétaire privé de Sa Majesté le Roi Baudoin, il est sûrement l'être le plus simple et le plus discret à propos des actions qu'il a initiées en Belgique à destination des enfants les plus en danger. Président de l'AMADE nationale belge, il était déjà présent au berceau de l'AMADE Mondiale dès que celle-ci a été fondée par S.A.S. la Princesse Grace il y a plus de 40 ans.
- Notre AMADE est partagée entre 6 comités régionaux. Cela nous permet de couvrir toute l'étendue du Royaume. Nous récoltons des fonds principalement pour les enfants malades chroniques et handicapés dont les familles ont de grandes difficultés financières. Nous leur offrons aussi des repas et des vacances.
Nous continuons aussi notre travail en collaborant au partenariat avec la fondation "Syndrome de l'enfant battu et négligé". Nous pensons ainsi, dans notre centre de la métropole d'Anvers; sensibiliser les médecins, les éducateurs, et même les policiers, magistrats et avocats, afin qu'ils réagissent de façon adéquate et efficace lorsqu'ils se trouvent face aux petites victimes de maltraitance.
Bien entendu pour recueillir les fonds nécessaires à ce travail nous organisons des concerts, nous touchons le plus de Belges possibles par-delà les frontières politiques et linguistiques qui quelquefois divisent le pays. Nous mettons sur pied des ventes de vêtements, des brocantes. En d'autres mots nous essayons de rendre les riches moins riches et les pauvres moins pauvres !
- Et ça marche ?
- Ça doit marcher.
Témoignage de Jean Wolf, Président d'honneur
de l'Association de la Presse Europe-Tiers monde Nord-Sud
"Mon épouse et moi avons participé au gala de l'AMADE 2005 avec surprise, étonnement et beaucoup d'enthousiasme. Tout avait été superbement mis au point par la présidente du comité organisateur, Madame Jacqueline Vastapane (que nous connaissons depuis une trentaine d'années), qui préside l'AMADE dans le secteur de Bruxelles avec une autorité paisible, de caractère familial, qui produit des résultats étonnants.
Sa propagande était méthodiquement mise au point, et je crois bien qu'on était presque arrivé à la nécessité de refuser du monde. La tombola a été un triomphe et les recettes doivent être plus que confortables. L'ambiance était électrisante, les mets et les vins exquis et, ce qui est le plus important, c'était la gentillesse, la ferveur de tous les volontaires, ainsi que de leur présidente, qui donnait l'impression d'être partout à la fois, "veillant au grain" et faisant littéralement tourner toute la machine, sans oublier de saluer ses innonmbrables amis au passage.
Elle-même accomplissait sa besogne avec un tel coeur qu'elle semblait évoluer dans son élément naturel. En fait, elle y était et nous savons depuis longtemps que sa générosité de coeur et d'esprit sont inépuisables. En fait, elle semble considérer l'AMADE Bruxelles comme son enfant."
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L'AMADE Chypre
Olga Demetriades est la Présidente de l'AMADE Chypre, petit pays coupé en son coeur par la ligne verte ! D'un côté les Cypriotes d'origine grecque, de l'autre les citoyens qui se réclament de la culture et de la tradition turques. Le travail de l'AMADE Chypre se situe à ce point crucial de cette division.
- Les problèmes des enfants de ces régions sont importants ; ils sont psychologiques et économiques. Nous avons établi une école "multiculturelle", où se retrouvent aussi les enfants de travailleurs venant des Philippines, d'Albanie, de Serbie, de réfugiés également. Nous les faisons sortir des quartiers misérables où ils habitent. Nous essayons de parler et de convaincre les parents d'apporter une plus grande attention à l'éducation de leurs petits.
Bien souvent l'alcoolisme et une forme de désespoir social les empêchent de nous écouter ou de suivre les conseils.
C'est pouquoi l'AMADE a engagé des psycholoques, qui puissent aussi combattre la montée de la délinquance chez les enfants. Nous avons aussi des enseignants pour aider les élèves qui souffrent de "déficiences d'attention". Nous organisons des rencontres avec des pédo-psychiatres de tous les pays d'Europe pour approfondir les solutions.
Nous avons ouvert ces programmes à d'autres écoles. Nous faisons un travail de pionnier. Il est soutenu financièrement par notre gouvernement.
Trois fois par semaine Olga Demetriades passe la ligne verte pour se rendre dans la zone turque de l'île. Là, avec une association locale, elle fait un travail de "rencontre" entre les enfants des deux communautés afin de permettre à la génération qui vient de se comprendre et de vivre ensemble en tant que Cypriotes à part entière. Cela porte ses fruits car une aide aux familles russes de l'école de Breslan a été apportée par les jeunes des deux communautés, unies dans la compassion pour d'autres enfants comme eux, dans un autre pays. Signe d'ouverture aux "autres"...
Olga fait tout cela seule. Ciel merci, elle est d'une énergie féroce. Elle sait aussi toute l'amitié que lui portent toutes les autres AMADEs autour du monde.
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L'AMADE Congo
Mme Janine Fierens, Présidente de l’AMADE Congo, se sent frustrée depuis de nombreuses années. Ses frères et sœurs sont nés sur la terre africaine, mais elle ne s’y est installée qu’à l’âge de trois semaines ! C’est sans doute pour conjurer ce sort, qu’elle estime injuste et regrettable, qu’elle n’hésite pas à bondir dans les avions militaires et sur n’importe quel véhicule pour circuler sur les pistes de brousse de son pays "presque natal". Pourquoi s’aventurer ainsi dans un pays déchiré par les conflits internes et externes, souffrant de tant de problèmes économiques et de santé ?
- Pour moi, c’est une histoire d’amour, dit-elle. Cette histoire commence par des programmes à destination de l’enfant congolais. Sa nutrition, sa santé et son éducation se trouvent au premier rang de nos préoccupations. Nous travaillons dans les régions accessibles avec des collaborateurs locaux dont nous sommes absolument certains de leur sérieux, de leur honnêteté et de leur courage. Ce qui fonctionne le mieux ce sont nos programmes Katangais : à Lubumbashi, deuxième ville du Congo, l’AMADE a commencé à établir depuis un an une campagne de réhabilitation pour petits enfants souffrant de malnutrition sévère. Nous avons mis sur pied la construction et les activités de vingt écoles dans les régions de brousse et treize centres de santé.
Plus de 200.000 habitants se trouvent dans ces régions difficiles d’accès où règnent souvent des épidémies de maladies tropicales variées, mortelles pour la plupart. Nous avons apporté du matériel scolaire et rénové les systèmes sanitaires, latrins, etc… Cette opération a eu un effet multiplicateur. Par exemple, la Banque mondiale a financé la construction d’une trentaire de centres à l’exemple de notre programme d’assainissement.
Nous avons eu l’aide d’un grand industriel de l’endroit qui a reconstruit quatre pontons qui permettent à présent d’apporter du matériel de construction par camions entiers dans les villages enclavés du nord de Kandal. Les paysans et les pêcheurs peuvent à présent circuler et vendre leurs récoltes et le produit de leur pêche sans encombre. Et surtout les médecins et les infirmiers peuvent aller et venir suivant les urgences, pour soigner les enfants.
A Kinshasa on nous a offert un terrain pour que, malgré les problèmes que l’on rencontre sans arrêt dans la capitale, l’AMADE puisse construire une école adaptée aux enfants de la rue.
Nous prévoyons aussi, avec d’éminents Congolais convaincus de l’importance de l’avenir de l’enfant dans leur pays, de travailler à de nouveaux projets dans les provinces de l’Equateur.
- Certains de vos amis disent que vous avez la peau blanche et…
- … et le coeur couleur de l’Afrique. C’est vrai. Je repars d’ailleurs en brousse dans les temps qui viennent pour continuer cette aventure du cœur dans la réalité.
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Burundi : l'enfant et le SIDA
Madame Spes NIHANGAZA est la Présidente de l’AMADE Burundi. Son action dans ce pays, déchiré par des conflits internes et une guerre latente qui se répandent dans la région des grands lacs à l’est du Congo, classifiée parmi les plus pauvres du monde, est comparable à un travail de fourmi. Elle reste fidèle à l’un des principes de l’AMADE Mondiale : "modeste pour être efficace". Aussi la joie de Mme NIHANGAZA a été grande lorsqu’il y a quelques semaines, le Président de la République de son pays, accompagné de son épouse, sont venus au siège de l’Association des Amis de l’Enfance pour lancer la campagne globale sur l’enfant et le SIDA.
- C’était un grand évènement, dit Mme NIHANGAZA. Ils étaient tous ici : les membres du gouvernement, les autorités onusiennes en poste à Bujumbara et tous les ambassadeurs, y compris celui de France. L’objectif de cette campagne est d’informer comme de sensibiliser le pays à propos des enfants affectés et infectés par le virus de cette terrible maladie, qui tue tant de petits Burundais.
Il faut que les gens d’ici comprennent le problème de cete maladie et qu’ils s’engagent à le résoudre. Parmi les discours prononcés les plus importants, ont été ceux des enfants. Ils ont parlé, chanté et joué des saynètes illustrant de manière non seulement émouvante mais aussi très informative les situations dans lesquelles ils vivent. C’était bien le jour où les enfants pouvaient s’exprimer sans peur ni honte.
C’était l’occasion pour l’UNICEF, représentée ce jour-là par Mme Catherine Mbengué, de donner un message d’espoir pour que ces enfants puissent vivre mieux puisqu’ils seront aidés par la communauté. Cela a été une bonne opportunité pour l’AMADE de demander l’implication des pouvoirs publics du Burundi afin de protéger les droits de ces petits contaminés : droit à une intégration plus complète dans la famille car certaines d’entre elles refusent d’accueillir les orphelins chez elles, même s’ils sont neveux, nièces, cousins ou cousines. La population n’est pas bien informée ; elle craint des contagions et quelquefois ne voit pas pourquoi il faut s’occuper d’enfants sans avenir. "Ça ne vaut pas la peine", disent quelques-uns.
- Qu’ont dit les enfants pour convaincre les adultes quelquefois si distants de venir en aide à l’enfance pauvre et souffrante ?
- Ils ont chanté : "faites-nous l’honneur de nous éduquer, car c’est nous qui serons à votre place demain et qui devrons éduquer ceux qui nous suivront". D’autres ont dit dans leurs interventions : "nous sommes stigmatisés par nos proches, qui devraient nous montrer le plus d’amour. Mais ils nous montrent du doigt et refusent de nous accueillir". Dans une saynète, ils ont montré un oncle qui vient soi-disant pour s’occuper des enfants après la mort de leurs parents à cause du SIDA, mais qui commence par vendre les biens de la famille. Quand les enfants protestent, l’oncle les met à la porte de leur propre maison, qu’il s’approprie par la suite.
- Que va faire l’AMADE Burundi sur le plan pratique ?
- Nous entreprenons beaucoup d’actions d’information médiatique et directe, par le "bouche-à-oreille". Nous allons éduquer les éducateurs dans les écoles, et informer aussi les enfants pour qu’ils ne refusent plus de jouer et d’apprendre avec les petits infectés par le VIH. Nous avons dit à l’UNICEF que leur aide ne doit pas être faite de mots ; nous voulons des services et des aides concrets pour les enfants.
Je viens de signer une demande de médicaments, de la Bactrim, destinés à prévenir les maladies opportunistes chez les enfants affectés, ceci pour formaliser l’accord de principe de Mme Mbengué. En plus de cette manifestation nous avons continué le travail au centre AMADE de Bururi : nous y avons à présent un médecin et nous espérons la venue d’assistantes sociales.
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Danger et confusion
Il parait qu’une tribu de nomades africains, émus par le sort des enfants européens maltraités dans des milieux aisés d’Europe, a le projet d’exfiltrer ces petites victimes de la vie moderne et mécanique pour les emmener sur les rives du Niger afin de leur offrir la bonté du soleil, la liberté du grand air et la richesse que représente la fraternité familiale africaine !
Cela part d’un bon sentiment, bien sûr, mais ce n’est pas réalisable pour les raisons qu’on imagine facilement.
- Il faut empêcher cela, c’est insensé, dit-on en Europe.
Et pourtant, certains se sont étonnés sinon scandalisés, que les membres d’une association française ayant essayé de réaliser la même folle aventure en voulant déporter des enfants d’Afrique vers la France, soient arrêtés dans leur délire ! Mais il est sans doute temps de ne plus évoquer cette lamentable histoire et ses protagonistes, ne serait-ce que pour ne pas en faire des vedettes de l’actualité dite « people ».
Il faut revenir aux choses sérieuses et réfléchir sur ce que sont devenues les raisons premières ayant nécessité l’aide humanitaire et la création de tant d’organisations caritatives et d’aide au développement pour le Tiers-Monde.
Assez étrangement, quelques jours avant que n’éclate le scandale de "l’Arche de Zoé", Jacques Danois, Vice-président de l’Amade Mondiale, a publié un article intitulé "L’humanitaire et l’humanité", dans la très estimée Revue Générale de Belgique.
Madame France Bastia, rédacteur en chef de cette importante publication, nous a autorisés à le reproduire ici.
L'humanitaire et l'humanité
Des coeurs en concert
Si l'élite belge s'est réunie en la présence de SAR la Princesse Astrid de Belgique au centre Wolubilis de Woluwe-Saint-Lambert, une des communes les plus actives de l'agglomération bruxelloise, ce n'était pas seulement pour écouter les interprétations magistrales de Schubert, Lekeu, Ives et Beethoven par Andrew Hardy, violoniste, et Uriel Tsachor, pianiste. Non, la raison était encore plus profonde et significative, et dépassait l'amour de la musique.
Rien qu'en lisant le programme de la soirée, illustrée par une reproduction d'un tableau africain de Régine Thiange, on pouvait découvrir le texte généreux que la Présidente de l'AMADE Mondiale, SAR la Princesse de Hanovre, avait tenu à offrir aux invités de cette soirée organisée par l'ASBL "Les XXI", à l'AMADE Congo et à sa Présidente, Madame Janine Fierens.
Derrière les toilettes soignées de l'assistance brillait la lumière généreuse de milliers de regards d'enfants congolais, ceux qui vivent dans le danger, la maladie, la pauvreté et l'incertitude. Ils ont été présents à chaque seconde de cette soirée de gala qui voulait unir l'art et la compassion.
"Regarder le monde par-dessus l'épaule de l'artiste", dit le Docteur Yves Jacques, co-organisateur de la réunion. N'est-ce pas le même thème que Jacques Danois, Vice-Président de l'AMADE Mondiale, a souligné dans son discours d'ouverture.
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Tiers Monde
Article paru dans la "Revue Générale belge" - Février 2006 - Lire
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Le riz
Pour qu'un enfant vive il faut qu'il soit bien nourri. Mieux, on devrait dire bien nutrit. Pour que des aliments de valeur riche en tous éléments nutritifs valables lui soient donnés dès après la période d'alimentation maternelle, il faut que la région du monde où il vit soit assez forte pour lui offrir une nourriture de base qui doit aider la nature à construire solidement son corps.
L'Asie du Sud-Est a quasiment toujours fait confiance à ses riziès pour qu'y pousse la plante qui va permettre et a déjà permis depuis des siècles à des populations pauvres de lutter contre la famine et la malnutrition.
Qu'est-ce que le riz ? Dans les écoles occidentales, les enseignants parlent aux enfants qui leur sont confiés de la valeur du pain, de l'importance de "gagner son pain"... Voici, de l'autre côté du globe, l'histoire d'Oryza, ce petit grain de riz sans lequel ni l'enfant ni sa famille ne pourraient vivre. Cette histoire n'a pas à y être apprise, elle fait partie intégrante de la vie quotidienne.
Oryza
Quelques grains restent solidement collés au fond des casseroles. Si Madame Dubois, Dufour, Dupont ou Durand ne le enlèvent pas immédiatement avec les reliefs du repas, ils deviennent durs comme de la pierre. Si elles rincent la vaisselle, ils s'engagent dans la bouche d'égoût de leurs éviers de cuisine et les bloquent. D'un geste presque dégoûté, ces dames essuient donc rapidement tous les récipients ayant accueilli l'oryza, le grain de la rizière. En quelques secondes la poubelle, les mouches et le triste chemin de la pourriture seront le destin de quelques poignées de riz négligées par des appétits bien assouvis.
Les fins de repas parfumées par l'odeur du café ne laissent donc pas toujours le temps de digérer à l'aise aux mères et grands-mères ayant régalé enfants et petits-enfants d'un rizotto ou d'une paëlla.
Près des hangars et des camions où l'on charge des sacs gorgés de grains blancs, des petites filles et garçons attendent. A chaque dépôt sur le sol ou sur le plancher de métal d'un véhicule, quelques grains s'échappent des ballots de riz frappés du sigle de l'une ou de l'autre organisation humanitaire. Les enfants se lancent alors, se bousculent même pour ramasser cette manne. Certains la balaient de la main vers une feuille de bananier tenant lieu de "ramassette". D'autres les prennent délicatement, un par un, de leurs petits doigts, pour les déposer sur un vieux papier ou sur un déchet de sac plastique. Ce soir ils auront ainsi recueilli quelques kilos de grains qui, autrement, auraient fait l'ordinaire des rats, mulots et autres rongeurs qui envahissent les camps de réfugiés à peine quelques heures après leur installation.
"Sous le choc du pilon souffre le grain de riz. Mais l'épreuve passée, admirez sa blancheur. Pareils sont les humains dans le monde où l'on vit. Pour être un homme, il faut le pilon du malheur."
Ainsi parle le poète vietnamien Nguyen Ai Quoc, plus connu sous le nom de Ho Chi Minh.
Pourquoi le citer lui, plutôt qu'un poète du Brésil, de la Camargue, du Piémont, d'Afrique ou des Etats-Unis ; toutes régions où se cultive cette graminée dont le nom de base est : oryza sativa. On peut ajouter que le riz possède un patronyme plus ancien encore : le zizania, le riz sauvage, déja connu dans la préhistoire et encore utilisé par certains tribus indiennes du Canada.
Pourquoi tout ramener à l'Asie ?
Parce qu'il suffit de lire la définition du riz : plante asiatique qui a besoin de chaleur et d'eau, le riz est la céréale nourricière de l'Asie chaude et humide. On peut également le semer à la volée et non dans des terrains inondés comme le font les tribus montagnardes d'Indochine, mais on obtient alors un produit de pauvre qualité. Le riz est la plus exigeante des plantes, en eau mais également en travail.
Et alors ? Seuls les asiatiques seraient-ils assez courageux pour la cultiver ? Non, bien sûr, mais ils sont plus de deux milliards à en consommer.
Les statiitiques sont une matière en mouvement permanent. La production, l'importation, l'exportation et la consommation du riz varient et augmentent constamment. Le nombre des producteurs, des marchands et des acheteurs fluctuent aussi suivant le développement des méthodes de culture industrielle. Dans les pays producteurs de riz, seule l'Asie, toujours elle, continue, à part le Japon, à laisser des paysans suivre le buffle dans les sillons humides de la rizière traditionnelle. Pourquoi citer avant tout le champ de riz vietnamien ? Sans doute parce qu'il est le plus symbolique de la peine, de l'échec et du succès du riz, ou plutôt de la civilisation du riz.
Nguyen Hu Trong ne laisse pas flotter sa pensée entre deux gestes ; celui de Madame Dupont qui jette son riz superflu ou celui des petits Khmers qui guettent la moindre parcelle de paddy pour la ramasser de leurs doigts habiles. Non, sa seule préoccupation consiste à mener à bien la moisson de cette moitié de l'année. Il faut que sa production soit importante. Non pas dans le but de l'exporter, car la quasi totalité de son grain une fois venu à terme sera consommée dans son pays. Mais Nguyen Ho Trong sait que comme chaque année, les cyclones de la moisson prendront leur part de la récolte en détruisant grand nombre de rizières tonkinoises et leurs greniers à riz.
Quelque soit le destin de son riz, il lui faut aller de l'avant et suivre les règles immuables de la riziculture paysanne. Ce sont des lois établies par expérience vécue depuis l'an 42 de l'ère chrétienne, c'est-à-dire depuis le moment où les Vietnamiens sous l'occupation féodale chinoise des Han abandonnèrent le défrichage par brulis pour passer au labourage. Moment où le bronze cède la place au fer, permettant l'emploi d'instruments aratoires encore employés de nos jours par certains riziculteurs.
C'est l'époque à laquelle de nombreuses réformes sociales et économiques sont entreprises par le pouvoir chinois occupant l'Annam. L'Etat devient seul propriétaire du sol. On institue un contrôle les prix et on procède à la frappe d'une nouvelle monnaie. Ce que l'on peut noter, à cette date, comme évènement dans le restant du monde, c'est l'annexion de la Judée par Rome et ses légions.
Depuis ce lointain passé, les ancêtres de Nguyen Hu Trong se penchent sur la terre détrempée en lui offrant le riz. Comme eux, il regarde dans les yeux son champ d'eau subhorizontal dans lequel il investit sa vie, celle de sa famille et de ses biens matériels et animaux.
"Dans la rizière haute et dans la rizière basse, le mari herse, la femme repique, le buffle laboure. O mon buffle, écoute ce que je dis, mon buffle. Mon buffle ira à la rizière, mon buffle labourera avec moi. Labourer et repiquer, c'est le métier des laboureurs, mais toi le buffle, qui de nous plaint ta peine ?".
Le laboureur vietnamien occupe le second rang dans les quatre classes de la population vietnamienne. On cite en permier lieu les lettres, en second les laboureurs, en troisième place les artisans, et quatrième, non loin du mépris, les marchands. C'est la civilisation agricole de la Chine du sud, le rôle du buffle, les digues et le transport par voie d'eau qui servent de modèle tant dans la technique que dans le rituel religieux ainsi que dans les conceptions juridiques.
Pourquoi le laboureur, c'est-à-dire le planteur de riz, est-il placé si haut sur l'échelle des valeurs sociales, humaines et économiques ? Sans doute parce que son travail quotidien est, au Vietnam, considéré comme une science et que tout, dans la culture du riz, reflète l'organisation de la hiérarchie des sociétés.
La civilisation du riz prend une forme de plus en plus ciselée pour s'épanouir définitivement dans les régions dominées par la Chine, dont le Vietnam, à peu près deux siècles après la naissance de Kong Fou-Tzeu, que des barbares au long nez appellent vulgairement Confucius. Grâce à lui, le désir d'ordre et de rigueur dans les palais mandarinaux, dans les temples de la littérature comme dans l'art de planter le riz. C'est dans la rizière, là où le mariage de l'eau et de la terre donne naissance à la nourriture du peuple aussi bien que des érudits et des princes, que la règle reste immuable.
"C'est l'eau qui décide ce qu'il est bon d'y tremper", dit Kon Fou-Tzeu, pourtant plus préoccupé par la culture de la vertu que par celle de l'oryza. "Si sa qualité est heureuse on y plonge la bonne semence, les précieux cordonnets de soie, mais si elle est mauvaise, on s'y lave les pieds", assurait le Maitre des Sages.
Pour le paysan comme Nguyen Hu Trong, les gestes de la vie sont tout aussi sophistiqués que les textes de Kon Fou-Tzeu. Plus compliqués aussi peut-être car tout dépend des décisions qu'il va prendre dès le début de sa production.
Il y a plus de deux mille variétés et sous-variétés de riz rien qu'en Annam. Mais trois sous-espèces sont fondamentales.
1) le riz dur : oryza sativa Lin var dura.
2) le riz gluant : oryza sativa Lin var glutinosa.
3) le riz folttant : oryza sativa Lin var fluitans, dont la tige s'allonge jusqu'à cinq ou six mètres en même temps que la montée de la crue d'inondation.
Pour les semailles, le riz de semence enfermé dans un panier est exposé un jour à l'eau et trois jours à l'air. Il est ensuite semé très serré sur la boue détrempée et fumée où il ne tarde pas à former un gazon très dense et très vert.
Pour labourer le laboureur n'attelle souvent qu'un seul buffle à sa charrue. Il défonce le sol sans tracer de sillon véritablement rectiligne. Ce sol est quelquefois recouvert de soixante à quatre-vingt centimètres d'eau.
Pour le hersage on draine le terrain après le labourage et les mottes de terre détrempées sont pulvérisées à la herse tractàe par le buffle tandis que le paysan pèse de son poids sur l'instrument.
Viennent ensuite la déplantation et le repiquage. Un mois environ après les semailles, on arrache les jeunes plantes des pépinières, on coupe l'extrémité supérieure des tiges et on les dispose en petites bottes uniformes que l'on lie. L'opération de repiquage se fait à la main par touffes de tiges enfoncées d'un seul coup dans la vase molle en les espaçant de quinze à vingt centimètres. L'irrigation dépend du terrain et de la construction des diguettes. Vient alors la moisson. C'est le rythme des pluies qui décide de sa date.
On peut encore parler du battage du riz, de son décorticage, de son blanchissage, des façons de le cuire à l'eau ou, pour le riz gluant, à la vapeur. Il y a l'utilisation du grain sous formes diverses, poudres et pâtes ; sa dégustation en grains bouillis ou cuits, frits aussi, en crêpes, en beignets, en support de plats composés, en dessert et gateaux. Il ne faut pas oublier l'emploi de sa paille et de son tressage.
Oui, il y a une civilisation du riz. Elle est basée sur un travail épuisant, un engagement de vie complet. Cette civilisation permet, malgré toute peine, à Nguyen Hu Trong de connaitre un sentiment proche de l'harmonie céleste lorsque, après le dernier jour de récolte, il passe sous le portique du mur de briques qui entoure son village et que, entouré de sa famille, il soulève son bol de riz agrémenté de crevettes ou de pelures de viande, symbole de volonté, de stoïcisme et de réussite finale : trois éléments familiers aux Vietnamiens.
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Grain de vie
Les grands ou petits voyageurs se rendant en Asie évoquent, parlent, écrivent ou racontent leur surprise, leur joie, leur satisfaction d'avoir visité des temples, pagodes, wats et autres lieux de culte, qu'ils soient consacrés au bouddhisme, confucéisme, hindouïsme ou même animisme. La plupart de nos Marco Polo modernes ne citent que très rarement le plus important des temples asiatiques, celui qu'on ne peut éviter du haut de la Chine jusqu'aux deltas de l'Indochine et aux plaines de la Malaisie, de l'Indonésie, des Philippines et du Japon. Quel est-il ? La rizière.
La rizière est bien plus qu'un champ de riz. C'est le berceau des sociétés, des familles et des civilisations de l'Asie. Avant toutes choses le riz se cultive avec respect. On peut se demander pourquoi des paysans souvent misérables dévouent tant de labeur à une graminée céréalière dont la culture est aussi sophistiquée. Elle représente une véritable lutte contre la terre, l'eau, le soleil et le cultivateur lui-même.
Il faut semer la graine initiale. Attendre la montée de ses semis vert tendre, les séparer en milliers de touffes de tailles égales. Pendant ce temps il faut préparer la rizière en suivant la charrue tirée par le buffle, il faut passer plusieurs heures par jour à marcher dans une boue collante et profonde. Ensuite il faut repiquer les semis en ligne le long des sillons inondés. Une série de travaux pénibles qui n'est jamais protégée de l'ardeur de l'astre solaire, du vent ni des insectes.
Fatigues extrêmes, malaria, fièvre hémorragique, dengue, méningite, déformation musculaire et osseuse, sont les compagnons de travail des cultivateurs de riz. Que dire de la récolte ? Chaque gerbe est coupée à ras du sol à l'aide d'une courte serpe. Ce geste oblige encore une fois le Chinois, le Vietnamien, le Birman, le Laotien, le Thai, le Khmer et le Malais à ne pas ménager sa colonne vertébrale. Cette longue liste de contraintes fait de l'homme l'esclave du riz. Elle pourrait être allongée et diversifiée car chaque sorte de riz demande des soins particuliers.
Le riz gluant exige du cultivateur des précautions additionnelles. Seul le riz flottant aide l'être humain à le cultiver puisqu'il allonge sa tige en fonction de la hauteur de l'inondation de sa rizière, ce qui évite la noyade ou le pourrissement de tonnes de riz lors des crues des fleuves, rivières et ruisseaux.
Le riz est la vie, pourrait-on dire d'une manière toute banale. En langue vietnamienne, repas se dit : Hang com (manger riz). En thaï, on dit : khin kao, qui signifie la même chose. La routine fait que des raccourcis sont adoptés et que, finalement, repas se dit simplement : riz.
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Il y a culture et culture
Le soir les vieillards barbichus se promènent sur la diguette qui sépare la rizière en carrés ou en rectangles, suivis des jeunes enfants du village. La rizière est l'école de la vie. C'est dans son cadre de terre, de paille et d'eau que les petits enfants reçoivent leur leçon de choses de la bouche des Anciens. Dans nos pays septentrionaux, il n'est pas rare, le dimanche après-midi, d'apercevoir des paysans quelque peu gênés dans leurs habits de ville, revêtus pour un repas de mariage ou d'anniversaire, en train de regarder leur champ de navets, leurs vignes ou leurs rangées d'endives ou de patates. Ils se tiennent à distance respectueuse de leur terre, et semblement lui demander pardon de l'avoir abandonnée le temps d'une messe ou d'une visite familiale.
Il en est de même en Asie. Durant le court crépuscule équatorial, le planteur de riz s'accroupit près de son buffle et regarde son riz à hauteur de ses pousses. Prie-t-il ou lui dit-il simplement à demain ? Lui confie-t-il ses ennuis, ses deuils ou ses espérances, comme on le ferait au plus respectable des membres de la famille ?
Lorsque les Vietnamiens sont descendus de Chine il y a quelques dizaines de siècles, l'Indochine était habitée par ceux que l'on appelle aujourd'hui les tribus montagnardes ou minorités ethniques. Les Vietnamiens leur ont dit : nous allons partager ce pays en deux ; vous aurez tout ce qui se trouve au-dessus des nuages et nous posséderons ce qui se trouve en dessous.
Les braves montagnards ne pouvaient qu'obéir à cette ferme proposition. Ils sont montés sur les hauts plateaux en emportant leurs enfants, leurs gongs, leurs arbalètes, leurs traditions millénaires, mais par leurs rizières.
Alors, comme ils ne se nourrissaient que de riz, ils ont fait ce qui semble impossible : cultiver du riz à flanc de coteaux. On a vu des représentants de diverses tribus de montagnards d'Indochine être élus députés ou officiers de l'administration à Saïgon, Hanoï, Pnomh Penh ou Vientiane, et rentrer chez eux chaque fin de semaine uniquement pour retrouver la chaleur clanique de leurs rizières.
Les gestes de femmes qui bluttent le grain, sa retombée sur les plateaux tressés, les coups de vent qui s'empoussièrent de paille, sont autant de mouvements gracieux qui indiquent combien le riz est au centre de la vie rurale des asiatiques. La vente de grains sélectionnés, parfumés et baptisés de noms choisis, ainsi que le commerce de "rice cookers" (casseroles automatiques), montrent que le riz est également matière incontournable sur tous les marchés ou supermarchés d'Extrême-Orient, que ce soit à Hong-Kong, Tokyo ou Taipoi.
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Presse Africaine
Il est comme le poisson rouge, il lui faut son eau et son bocal, partout avec lui ! Qui ? L'homme blanc. Missionaire, expert en développement, colon, touriste ou représentant de commerce, il nage dans ses religions, ses codes civils et militaires, ses programmes de coopération, ses projets-pilotes, sa technologie, ses clichés et idées reçues et surtout, ses critères cartésiens. De l'intérieur de son aquarium on le voit, mais lui ne peut apparemment rien aperçevoir d'où il est. Malgré cela, il faut qu'on le suive. D'ailleurs il apporte tout et ne fait pas confiance aux "locaux". C'est ainsi qu'il a importé "sa presse" en Afrique francophone.
Après s'en être servi à usage interne pour ses compagnons pendant la période coloniale, il a voulu l'investir dans les sociétés artificielles urbaines qu'il a créées sous le ciel africain afin de lui garantir le suivi de son action paternaliste. Il n'a tenu aucunement compte du fait que l'africain était un communicateur-né, possesseur de ses moyens propres et plutôt paralysé par la technologie moderne. Le résultat apparaît sous forme de questions : pourquoi les africains essaient-ils de copier maladroitement une mauvaise presse qui va à la dérive en Europe et aux Etats-Unis ? Sans doute parce qu'on ne leur a pas laissé le choix. Comme toujours, ils ont dû faire de leur mieux avec ce que l'on a bien voulu leur concéder.Ils ont joué le jeu des pays industrialisés. Dès les premières bourrasques semblant secouer les cocotiers de la démocratie, la presse, entendez les journalistes de radio, de télé comme de publications écrites, se sont présentés en première ligne pour indiquer la piste à suivre.
Interviewé â ce sujet, Philippe De Craene, ancien journaliste au “Monde” et grand témoin de l'évolution du journalisme en Afrique, signale l'importance autrefois accordée aux sports et aux faits-divers qui ont longtemps occulté les événements politiques. Ils n'apparaissaient que par la relation d'extraits de discours officiels ou de congrès organisés par "le parti". Aujourd'hui, feuilles et émissions diverses traitent principalement de sujets d'interêt national. Cette explosion de production de nouveaux "journaux" a provoqué une plus grande indépendance du lectorat
africain qui abandonne les publications et émissions radiophoniques venant de l'extérieur. La vente de journaux français et de faux magazines africians, produits en France par des journalistes-hommes d'affaire d'Afrique du Nord, embués de snobisme et
de politique de couloirs parisiens, commence à diminuer.
Trois chemins sont tracés devant ce qui pourrait devenir enfin : la communication en Afrique. Tout d'abord, la reprise en main de l'expression journalistique par les pouvoirs grâce à la menace et surtout, à l'auto-censure. Ensuite, la libération de la presse et sa redoutable commercialisation à outrance. Enfin, il y a la consolidation de "la presse utile", celle désirée à toutes forces, par les jeunes journalistes. “Nous ne sommes pas des gens de presse comme les autres, dit Brigitte Obrou, productrice d'émissions sociales à la Radio ivoirienne, nous sommes des instruments pour le développement de nos pays.”
Hervé Bourges, actuel Président d'Antenne 2 et de FR3 a formé des dizaines de ces nouveaux communicateurs
- En Afrique, dit-il, le journaliste doit être davantage formé qu'ailleurs, dans la mesure où sa tâche est plus difficile. Il lui faut un talent professionnel qui lui permette de traduire dans les termes adéquats, une explication du monde. Il n'est ni une bête ni une pierre, il réagit suivant sa culture et sa sensibilité. Il est vrai que certains modèles d'information et de communication occidentaux sont purement et simplement importés. C'est assez grave.
Dans un petit pays, le Burundi, sujet à une série de problèmes particuliers, dont celui de posséder une population "non villagisée" (chaque famille vivant sur sa colline ou dans sa bananeraie, avant de se confondre à cause de l'exode rural,dans les quartiers multi-éthniques de la capitale.), un jeune communi- cateur africain, le regretté Côsme Nlikaza, avait, sur la question, une vue expérimentée.
Les composantes de notre société africaine sont dominées par des paysanneries. En Europe occidentale, les media se sont développés dans des milieux urbains, une majorité du public étant composée d'ouvriers tandis que chez nous, nous travaillons dans un milieu essentiellement paysan avec, comme dominante, l'oralité au lieu de l'écriture et de limage. En Afrique, il y a la communication à deux degrés ; dans la mesure où celui qui possède un poste radio et qui entend on communiqué le répercute dans son milieu ; la nouvelle est vite répandue, qu’elle soit bonne ou mauvaise, sans qu'il y ait exploitation systématique organisée. Il s'agit de la communication à plusieurs degrés,de bouche à oreille. Même si le tam-tam n'est plus battu aussi souvent, il n'a pas disparu. Il faut à présent trouver la combinaison, l'exploitation positive de cette communication automatique et efficace. L'aide pratique venant d'Occident peut, bien entendu, rassurer la presse africaine sur ses nouvelles bases démocratiques, mais le respect de la façon de faire est primordial. Les clichés vides et froids à la Mac Luan tels que “Le media est le message” est en contradiction non seulement avec le message de secours que la presse veut faire passer à son auditoire, mais avec toute pensée professionnelle jourmalistique ; l'audience africaine veut être séduite et mon agressée. Le conteur populaire sous son baobab devant un micro-stéréo-dernier-cri, le sait. Il parlera toujours, simplement, mais un peu plus souvent, si le matériel tombe en panne ou si l'électricité s'évanouit au cours d'un "délestage routinier" dans le soir africain. Dégagée des impé-ratifs méprisants, venant d'outre-mer, la presse africaine va naître et jouera un rôle bénéfique et utile à ceux qui la recevront comme à ceux qui veulent l'offrir en toute fraternité depuis quarante ans.
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Ecole à tous vents
- Regardez, le toit de notre école a été mangé par les mites.
- Vous voulez dire les termites ?
- Oui, oui, les mites.
Pauline éclate de rire. Au Vietnam, il est toujours bon de cacher le plus petit des embarras sous un sourire même s'il n'est qu'une cicatrice.
- Ici dans ce quartier de Saïgon, je veux dire d'Ho Chi Minhville, nous recevons les enfants les plus pauvres de la cité, ceux qui travaillent et dorment dans les rues. Les enfants des mendiants, des marchands ambulants, des réparateurs de vélos et ceux des filles de joie. A la façon dont Pauline dit joie, on devine qu'elle pense tristesse. Pour cette bonne sœur vietnamienne, la joie, c'est la fierté de ses élèves venant montrer leurs bulletins et leurs devoirs.
- Ils ont tous des 9 ou des 10 sur 10, regardez, ils vous montrent tous les pages notées par le maître. Ce dernier est assis sur un petit tabouret au même niveau que ses élèves, il ressemble à un jeune scribe sortant d'une peinture de Mai Thu.
- Tous ces enfants de la rue veulent devenir des lettrés. Inconsciemment, ils savent que c'est la seule façon de sortir de leur misère, ils voient leurs parents sans éducation et ils vivent les conséquences de l'ignorance et de l'analphabétisme. Nous avons des enfants de six et de seize ans dans la même classe. Leurs parents aussi désirent qu'ils soient instruits. Beaucoup d'entre eux pratiquent le vol et la prostitution, mais leurs intentions sont honnêtes et pures vis à vis de leur progéniture, ils apprécient l'éducation que nous leur offrons. Pourtant, nous sommes sévères, les garçons se battent, certains nous ont frappées, des filles imitent leur mère prostituée, ici même, à l'école, alors nous parlons avec nos élèves et ils nous donnent leur confiance. Ils nous disent tout sur leur vie, les choses les plus "délicatesse" comme les problèmes de famille, d'abandon, de pauvreté. Nous vivons en bonne entente et nous nous “respectons bien”. Pauline prend des raccourcis avec le français qui n'ont d'égal que ceux pris par son dévouement.
- Notre école est ouverte de six à onze heure du matin ; à dix heure et demie, ils reçoivent un repas complet, nous leur procurons deux uniformes par an, un séjour dans notre colonie de vacances de Vung Tau (Cap Saint Jacques) en fin d'année, tout cela, gratuitement, bien sûr. Au début, ils ne venaient que pour les avantages puis ils ont admis et compris le rèqlement
de l’écoIe, ils se sont plongés dans le travail. Les pauvres gens ont toujours espoir de mieux vivre.
Il faut les aider dans cette voie. Certains parents aimeraient bien garder les aînés dans leur baraque pour les aider. Le rôle de ces petits est de ramasser les vieux papiers dans les poubelles, de récupérer les emballages plastiques pour les revendre, d'autres, portent des légumes au marché. Venant ici d'abord, pendant quelques jours, les jeunes prennent vite goût à l'étude et acceptent nos règles de conduite. Même les cadres du gouvernement voudraient que leurs enfants soient élevés comme nos élèves des quartiers pauvres. Nous les suivons de près. Regardez ce tableau, il y est inscrit de ne pas cracher. - Ma sœur, savez-vous que le Président Mao Tsé Toung avait, lui aussi, interdit aux chinois de cracher par terre ?
- Oui, Monsieur, il avait raison car ce n'est pas bon pour la santé.
La logique de la sœur Pauline, comme celle de tous les enseignants qui propagent l’alphabétisme auprès des enfants en perdition dans les rues des centres urbains du Vietnam et du Cambodge est simple, toute simple. Etonnant, diront ceux qui en plaisantant affirment qu’en Indochine “le fil à plomb fait un coude”.
Cette simplicité est due au désir de l’AMADE Mondiale qui met en œuvre des projets basés sur l’efficacité qui naît de… la simplicité.
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Tsunamis
La colère de la mer dont un tremblement de terre a déchiré le sol marin, a tué, dévasté et jeté dans le désespoir des centaines de milliers d’êtres humains. Parmi eux, tant d’enfants…
Inutile de décrire les scènes de cette catastrophe. Tous, nous avons été témoins grâce à la télévision qui a joué le rôle de communication qui est le sien en plus d’être un moyen de désinformation quelquefois, il faut bien le dire, et de distribution de bêtise humaine. Ainsi, les dommages causés par le tsunami ont été connus en quelques heures.
Ce raz-de-marée a été suivi d’un autre tsunami : celui de la compassion. Des millions de dollars ont été recueillis par les agences intergouvernementales et les ONG en charge des secours immédiats qui ont été portés aux rescapés des pays de l’Asie du Sud bordant l’Océan Indien.
A présent, le calme est revenu sur les plages et les grèves où les victimes tentent de récupérer un peu d’espoir de vie entre les ruines de ce qui était leurs villes, leurs villages, leurs maisons, leurs bateaux de pêches, leurs écoles.
L’AMADE Mondiale a, dès le début de ce drame, décidé de consacrer son aide au relèvement des infrastructures indispensables au retour d’une existence normale des enfants encore vivants et qui, demain, devront affronter une vie nouvelle dans une difficulté énorme.
L’urgence ayant été assurée avec une grande efficacité par les agences et associations diverses qui se sont précipitées en Thaïlande, au Sri Lanka et en Indonésie, l’AMADE a choisi de travailler à long terme sur des programmes destinés à donner aux petites filles et petits garçons rescapés du tsunami, l’aide nécessaire à un retour à l’école.
C’est en partenariat avec l’association “Ecoliers du monde” que notre organisation a choisi un des villages les plus déshérités du Sri Lanka, un des pays parmi les plus pauvres du monde. Les habitants ont eu le courage et la douleur de porter respect à leurs morts. Malgré la disparition de 40 médecins dans cette région du Sud-Ouest de l’île, le maximum de soins a été apporté aux blessés graves et légers. Il est donc temps pour l’AMADE de porter aux écoliers sans écoles une aide leur permettant de repartir de l’avant.
C’est à Kalatura, dans les environs de Gallé, durement atteinte par le raz de marée, que se situe l’action de l’AMADE-Ecoliers du Monde.
Déjà, les rares maîtresses et maîtres d’école, encore vivants, s’étaient unis si tôt qu’ils avaient réalisé l’ampleur du désastre et de la destruction de la vingtaine d’écoles des environs. Ils ont rassemblé les enfants valides ainsi que les meubles encore en état convenable : tabourets, bancs, tables… Ils les ont récupérés un peu partout. Il en traînait sous les décombres et jusque dans les arbres ! L’important leur semblait d’occuper les enfants le plus vite et le mieux possible. Des deux dizaines de classes, ils ont fait une seule école. Il leur semblait primordial de chasser les images de l’atroce en remplissant les cerveaux et surtout les cœurs de connaissances. En racontant les cours comme des histoires plutôt qu’en les administrant comme des pensums. En inventant des jeux nouveaux, en tuant les tristes souvenirs pour ne garder que ceux de l’affection filiale et pour évoquer l’avenir, le retour à leur vie normale d’enfants et les métiers qu’ils entreprendront, les familles qu’ils fonderont plus tard… bien plus tard.
Ce sont ces gens-là que l’AMADE aide et aidera le plus profondément possible grâce aux donateurs qui ont déjà montré une grande générosité. Il ne faut pas que cette aide des amis de l’enfance faiblisse.
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Contagions
Les médecins les plus qualifiés ont expliqué, dans leur jargon ou en les vulgarisant, toutes les situations favorables à la contagion de la "lèpre". Inutile de les répéter encore. On peut pourtant y ajouter une voie supplémentaire : le cœur… Oui, on peut attraper la lèpre par le cœur ! La maladie s'installe alors une fois pour toutes dans l'esprit de son témoin. Cette forme de contamination provoque des lésions irréparables. Le difficile et merveilleux métier de reporter favorise une telle contraction même si le bacille ne l'a pas atteint physiquement. Comment regarder, écouter et essayer d'imaginer la vie du lépreux sans être avec lui un prisonnier, même temporaire, de son mal ?
Aujourd'hui, des progrès importants ont été faits et atténuent l'aspect maudit du malade. Mais lorsque l'on a fait un bout de route, près de trois décennies sur des continents et dans des pays où le sort du lépreux, souvent issu de classe sociale pauvre sinon misérable, n'est pas une priorité pour ses dirigeants, on peut témoigner de ce qu'était et est encore en certains points de notre planète le sort des hommes, femmes et enfants touchés par cette maladie.
Mon ami M. Wang, jeune chinois de Hong Kong est un homme affichant des manières dégagées avec un européen et réservées avec ses compatriotes, respectueux, s'ils sont ses aînés, discrètement autoritaire s'ils sont ses employés.
En 1963, il était mon guide et interprète dans l'île et sur le nouveau territoire. J'étais à l'époque en attente d'un visa pour Hanoi et compensais ma frustration en interviewant tous ceux qui offraient un intérêt en cette lointaine période pré "révolution culturelle". Ayant appris qu'il existait une île des lépreux, je brûlais de l'envie professionnelle de la visiter.
- M. Wang, nous partons demain matin à 6 H, rendez-vous à l'embarcadère.
La peur... c'était bien elle. Je pouvais la lire en lettres vertes sous le sourire de commande de mon ami chinois.
- Désolé, je ne pourrai vous accompagner. Un problème familial… vous comprenez ?
Bien sûr, je comprenais ;
- Il n'y a aucun danger, M. Wang, vous ne risquez rien.
- Je sais, je sais, et je regrette de ne pouvoir vous aider, mais ces affaires de famille, n'est ce pas…
Il mentait. Mais suivant l'usage c'était à moi à ne pas le lui faire remarquer afin qu'il garde la face. Je lui rendis son sourire en lui disant avec l'hypocrisie des gens bien élevés que je souhaitais voir ses soucis s'évanouir le plus rapidement possible. Je devais par la suite revoir sur d'autres visages l'expression de frayeur que j'avais lue en un éclair au moment où je prononçais le mot : lèpre.
Visiter l'île où se trouvaient, ségrégués et soignés, les malades était finalement plus simple que je ne l'avais imaginé. Une fois débarqué, une jeune soignante chinoise me servit de traductrice anglo-cantonais et me montra l'endroit ; une sorte de large village-dispensaire où la distribution des soins imposait son rythme au déroulement de la vie quotidienne. Les malades y vivaient dans de petites maisons familiales ou dans des dortoirs suivant qu'ils étaient accompagnés des leurs ou solitaires.
-Ici, nous avons tout ce qu'il nous faut, médecins et infirmières nous soignent bien, nous avons de la nourriture, les autres malades sont nos amis…
L 'homme que j'avais devant moi, la main droite réduite, le visage marqué par la maladie répondait à mes questions en me regardant comme le font les chats, sans s'arrêter véritablement à moi.
Une sorte d'immense lassitude semblait l'habiter.
- C'est dur pour vous de vivre ici?
- Oui…
Il avait envie d'en dire plus.
- Pourquoi ?
- J'ai l'impression d'être deux fois malade. A cause de moi bien sûr, et aussi à cause des autres. En ville, c'est plus facile… tant qu'on ne devine pas mon état.
Beaucoup d'entre eux partagent cette impression devait me confirmer ma guide. La relégation est peut-être pire que la peur ou même le dégoût qu'ils inspirent aux bien-portants.
- Et vous ? Quelle est votre vie ici ?
- Simple, avait-elle répondu. Je travaille pour eux et avec eux. Il y en a qui vont à l'atelier, à l'étude des mères de famille qui sont pareilles aux autres, cela n'a rien d'exceptionnel, à part le nom de la maladie.
En ces années là, Hong Kong et Ko Loon était un des lieux de repos des troupes américaines stationnées au Vietnam. La ville était alors célèbre grâce à ses taxi-girls. Des centaines de filles hantaient les bars et les dancings en monnayant leur charme. Sans doute gagnaient-elles bien plus que celles, toutes aussi jolies, s'étant mises au service de leurs compatriotes tuberculeux, lépreux ou des enfants souffrant de malnutrition.
Je fis part de ma réflexion à la soignante-interprète.
- Peut-être est-ce vrai, me dit-elle, mais si vous alliez affirmer à leurs mères : votre fille est une prostituée, elles répondraient sûrement : ma fille est une sainte. Grâce à elle nous vivons, nous mangeons, et les petits peuvent espérer l'école. Ainsi vous voyez, il n'y a pas de comparaison à faire entre les taxi-girls et nous, les infirmières ; l'important, c'est le don de soi.
En plus de la leçon, elle m'offrit un sourire gracieux où on lisait autant de malice que de tristesse profonde.
Lors de mon dernier voyage à Hong Kong, 26 ans plus tard, l'idée me vint de retourner voir l'île. Plus aucun lépreux ne s'y trouvait, elle avait été transformée en Centre d'éducation pour toxicomanes. Le temps de la ségrégation est fini pour les lépreux, la sensibilisation du public et son éducation ont permis une réinsertion appréciable.
Le reportage m'a amené dans bien d'autres endroits où cette mise à l'écart, n'a jamais existé dans la volonté des familles, des clans, ou des sociétés locales. Sur la péninsule indochinoise, la présence des malades exposant leurs infirmités aux portes des temples et pagodes est courante. L'existence de lépreux dans les couches pauvres de la population est acquise et souvent prise en compassion. Le problème est différent lorsque la maladie se manifeste dans des milieux privilégiés.
Si le traitement n'est pas entrepris assez rapidement dans les bidonvilles, c'est sûrement par ignorance ; chez les nantis des classes aisées, c'est la honte qui freine l'aveu.
- Van est un bon étudiant, il travaille mieux que tous ses compagnons, il ne peut être atteint de "ça'.
Le médecin de mes amis, Dao, avait beau dire et redire combien la contagion était aveugle et ne tenait pas compte des diplômes de ses victimes, ils n'ont jamais admis la situation. Comment était-il possible, en 1970, que leur fils, si bien élevé, soit atteint de ce mal réservé aux coolies et aux mendiants de Saigon ?
Si le jeune homme était atteint dans son corps, ce n'était pas à leurs yeux, une raison pour que la famille soit blessée dans son honneur. Avec la complicité tacite du médecin, peu désireux de salir la réputation de ses "honorables patients" aucune recherche ne fut faite afin de découvrir les causes de l'irruption de la lèpre à l'école des beaux quartiers, fréquentée par Van. L'adolescent fut soigné dans la discrétion et, ni la direction de l'établissement scolaire, ni ses compagnons ne furent prévenus des dangers de contamination. Curieuse dignité prête à sacrifier vie et santé des autres tout en soignant les siens.
Si les lieux communs avaient été à la mode, il y a plusieurs milliers d'années, comme ils le sont aujourd'hui, on aurait sans doute nommé la lèpre : le mal sans frontières. Pourquoi a-t-elle disparu de certaines régions ? Des gens plus savants que le profane que je suis, vous en donneront les raisons et dessineront même une carte de son évolution et de ses passages des mers, déserts et forêts. Sous la forme cynique de la plaisanterie chère aux carabins, un vieux médecin broussard m'a répondu un jour : "S'il n'y en a plus dans certains endroits du monde, c'est parce qu'on les a tués".
Tués ou laissés mourir ?
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Un éléphant n'est pas une machine
Un éléphant se balançait… Oui ? Eh bien en Asie, il se balance toujours.
Dans ce coin du monde, il existe de grosses bêtes dont on parle beaucoup, mais que l’on voit rarement, voyez le tigre. Par contre, beaucoup de petites bêtes, dont on ne connaît pas les noms exacts, sont perceptibles sinon à l’œil, du moins à la démangeaison que leurs piqûres provoquent - voir le moustique et tous ses « cousins ».
Et pourtant… Si Bangkok est une ville moderne où il faut plus craindre la pollution, les chauffeurs de taxi, les pickpockets et la chaleur humide que les bêtes sauvages, on y rencontre encore et souvent des éléphants.
Personne ne se retourne ni ne se pose une seule question. Rien de plus naturel pour un Thaï que de vivre entre ses traditions millénaires et les avantages polluants de l’âge électronique.
Une des traditions thaïlandaises veut que les enfants en route vers l’adolescence passent en dessous d’un éléphant avant d’atteindre la puberté. Il sera ainsi porteur de chance pour lui-même et automatiquement pour sa famille qui lui a offert cette porte vivante de la fortune.
Il y a, malgré tout, des conditions. Il ne suffit pas, pour les Bangkokois de se rendre au jardin zoologique et de se glisser dans l’enclos des pachydermes pour accomplir le geste séculaire… Non, il faut un éléphant normal, un éléphant venu de la campagne, plus exactement de la forêt où il travaille… sinon, le geste serait une moquerie : un éléphant prisonnier derrière une grille au centre d’une ville n’est plus vraiment un éléphant, il vit dans une situation dite anormale.
D’où viennent donc ces animaux à la fois travailleurs et porte-bonheur ?
La réponse est simple : ils viennent de partout.
Sitôt sortis de l’assemblage peu harmonieux de la capitale Thaï, on peut se rendre dans les entreprises forestières et les découvrir. Ils y servent de tracteurs vivants transportant des troncs d’arbres à la rivière ou à la scierie proche.
Une fois par an, dans la Province de Surin, ils sont réunis en une sorte de grand rallye : le Congrès des Eléphants. Tant d’intellectuels, de fonctionnaires et de penseurs divers organisent des séminaires dans des coins perdus du monde entier. Pourquoi les éléphants de Thaïlande ne se réuniraient-ils pas dans leur propre pays, histoire de faire le point de la situation ?
En dehors de leurs exercices et promenades destinés à améliorer le destin des adolescents, en plus des fêtes de Surin, que font donc ces animaux si nombreux dans ce pays et, surtout, qui s’occupe d’eux ?
On pourrait croire que le personnage joué autrefois par l’acteur indien Sabu, « The elephant boy », fait partie des légendes d’une Asie démodée prélevée au cœur des livres de Pierre Loti ou de Rudyard Kipling.
Pas du tout. De jeunes garçons destinent encore à notre époque toute leur vie à l’élevage, l’éducation et l’entretien des éléphants.
La plupart d’entre eux sont nés dans des villages dont la spécialité est, précisément, de prendre soin de ces animaux depuis leur naissance jusqu’à leur retraite solitaire au cœur de la forêt vierge.
Interviewer l’un de ces jeunes « mahouts » ou cornacs n’est pas chose aisée.
Première raison : ils descendent rarement de leurs éléphants.
Deuxième raison : ils parlent seulement le dialecte de leur région.
Troisième raison : ils préfèrent sourire de toutes leurs dents et dire oui et non en même temps plutôt que de répondre en profondeur à quelque question que ce soit.
- Ne croyez pas qu’ils ne soient pas intéressés par vos demandes, m’assure mon guide et interprète, mais, pour eux, il n’existe pas tellement de questions et de réponses ; ils connaissent seulement leur vie de travail. Elle est dure et routinière. Ils ne voient pas tellement pourquoi vous la trouvez plus intéressante que celle d’un autre paysan thaï.
Il est, en effet, difficile d’expliquer que l’éléphant est un personnage rare, et plus ou moins inconnu, à quelqu’un qui passe sa vie sur le cou de l’animal en question.
- Leur existence est pleine d’éléphants ; ils trouvent tout naturel à leur propos, ils n’ont donc rien à raconter, dit encore mon guide qui, apparemment, préférerait se trouver autre part.
Et notre rêve, alors, doit-il s’écrouler ? N’y a-t-il, malgré tout, pas un peu d’aventure à vivre avec ces mastodontes ? J’insiste donc pour trouver un interlocuteur.
Il se nomme Sarayud. Il a quinze ans. Il est « elephant boy » depuis sa tendre enfance ; moins timide ou moins blasé que ses frères et cousins, il accepte, par interprète interposé, de me raconter un peu de sa vie.
- Ici, dans le nord du pays, nous vivons à la fois dans la montagne et la forêt ; c’est un terrain difficile. Les animaux que nous guidons peuvent tomber quelquefois ou se cogner, rouler le long des coteaux. Le travail est lourd et dangereux, pour eux comme pour nous. L’éléphant doit être bien soigné mais ce n’est pas une machine. C’est un être vivant. Il faut donc qu’il soit en bonne santé et surtout de bonne humeur.
Ah, voilà qui est intéressant ! Sarayud, avec ses yeux brillants et sa tunique tissée à la main, a quelque chose à dire.
- Le principal, dès le petit matin, est de conduire nos animaux au bain, de préférence à la rivière. Ils préfèrent son eau fraîche et claire à celle stagnante et boueuse des étangs. Il faut aussi qu’ils mangent bien, mais pas trop, sinon ils se fatigueront vite. S'ils ne mangent pas assez, ils seront distraits et essayeront de grappiller la verdure au lieu de tirer les troncs de teck en ligne droite. Surtout, il faut qu'ils voient toujours les mêmes têtes autour d'eux, et surtout qu'ils ressentent le calme et la patience de leurs guides.
Vous aimez particulièrement votre éléphant ?
Sarayud me regarde avec curiosité.
- J’aime tout ce qui vit, répond-il. Mais je préfère mes parents et amis. Mes contacts avec l’éléphant sont trop simples pour habiter complètement mon cœur.
Le langage poétique familier aux hommes de la terre que pratique Sarayud correspond admirablement au paysage qui nous entoure, à l’odeur du feu de bois, à celle des fruits tropicaux et au calme de la forêt mouillée.
- Vous n’avez jamais peur ?
- J’ai entendu dire que dans les villes, les voitures, les camions et les gens, tuent plus de personnes que les éléphants dans les forêts. Bien sûr, nous avons quelquefois des animaux malades ou méchants qui provoquent des accidents. D’autres fois, c’est nous qui ne sommes pas prudents. Il arrive aussi que des mahouts soient cruels avec leurs animaux. Aussi, chaque matin, nous prions les esprits, les ancêtres et le Bouddha. Nous sommes sûrs de leur protection.
- Quelle est votre meilleure récompense ?
Sarayud réfléchit puis, brusquement, rit à haute voix :
- Pour moi, le plus gai, c’est l’heure du repas. J’aime bien aussi lorsqu’on nous demande de venir avec les éléphants dans les villages pour participer à des cérémonies, des cortèges, des événements religieux ou, quelquefois, simplement un mariage ; tout cela est très joyeux, il y a beaucoup de monde et ces fêtes nous font oublier que nous vivons loin de nos familles restées au village. La récompense pour l’éléphant, je crois, c’est lorsqu’ils se retrouvent tous ensemble après le travail.
Le visage souriant de Sarayud devient presque grave.
- Lorsque les éléphants retrouvent leurs petits, ils montrent qu’ils ont un cœur presque aussi gros et fort qu’eux. Ils nous donnent une leçon d’amour. Je crois que je voudrais corriger ma première réponse : oui, j’aime les éléphants. Je ne pourrais sûrement pas vivre longtemps loin d’eux.
Sarayud ne gagne pas beaucoup d’argent. Il vit simplement, là où il travaille ; son monde est fait d’arbres et de collines, de senteur de nature et de sueur quotidienne.
Avec ses compagnons, il est l’un des témoins de l‘Asie éternelle.
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Partenaires oubliés
Mon travail se borne à regarder ces matelas couverts de taches de sang, cette table d’accouchement rouillée. Je me borne à renvoyer dans leurs villages les malades ou les blessés sans avoir pu leur procurer les soins nécessaires à leur état. Je peux à peine apaiser quelques souffrances et constater l’incapacité dans laquelle je suis de pouvoir tenir le serment d’Esculape.
Le Docteur résident de l’Hôpital de Oumé, dans le nord de la Côte d’Ivoire, ne cède pas au cynisme malgré son « manque ». Il rêve de pouvoir prévenir et guérir les endémies et épidémies régnant dans sa région. Privé de moyens financiers, de matériel de technologie, mais inondé de corvées bureaucratiques, le Docteur Koné n’a que sa rage et sa frustration pour remplacer les « soins de santé primaire » préconisés par les agences les plus sérieuses de l’ONU, OMS, UNICEF, etc. L’assistance lui vient de quelques amis ivoiriens, pas bien plus riches que lui, travaillant à Abidjan.
Moustapha est un médecin nomade vivant dans le sud de la Mauritanie. Pendant les grandes sécheresses, il a soigné près de cinquante quatre mille personnes dispersées dans le sable. Il leur a distribué des capsules de vitamine A pour combattre la cécité des enfants. Il a véhiculé, en Jeep et en chameaux, de grandes casseroles. Il les a remplies de produit protéiné pour sauver de la famine ceux qu’il pouvait garder en vie. A lui tout seul, il a été le « secours d’urgence » de toute une partie du Sahel mauritanien. Sa connaissance quasi physique des familles et clans des pasteurs sans troupeaux, dont il était à la fois le fils et le père, a été son arme principale.
Aujourd’hui, à Saigon, rebaptisé Ho Chi Minh Ville, le Docteur Hoa, qui fut médecin de brousse pour les résistants Viêt-congs, a renoncé à son titre de Ministre de la Santé du Gouvernement communiste. Elle se consacre à ses devoirs de pédiatre et de nutritionniste. Elle forme de jeunes médecins vietnamiens dès leur sortie de faculté afin que la théorie fasse place à une motivation profonde. Cela, grâce à une rencontre avec les maladies et les souffrances d’un peuple atteint de sous-nutrition héréditaire. Les jeunes toubibs de cette équipe profitent de leurs visites et séjours dans les endroits les plus reculés du pays, pour éduquer sur le plan sanitaire, non seulement les mères et celles ou ceux s’occupant des enfants, mais aussi les aides-soignants et sages-femmes.
Ces médecins gagnent la valeur d’un dollar par jour. Beaucoup moins qu’un conducteur de cyclo-pousse qui obtient de ses clients un dollar par course.
Au Zaïre, les infirmières qui soignent les sidéens à l’hôpital de Kinshasa voient rarement la couleur de leur salaire. Appelées « mamans » par leurs malades, elles ne les quittent pas, les nourrissent et les consolent.
Ils sont des milliers de par le Tiers-Monde, à se dévouer au-delà de toutes mesures, sans aucune aide extérieure. Personne ne connaît mieux l’environnement culturel et humain que ces femmes et hommes de devoir. Ils sont ignorés de tous, même des agences internationales qui, bien souvent, ne comprennent pas qu’ils sont leurs partenaires les plus naturels, les plus indiqués. Ils peuvent être les plus efficaces sur le terrain, à condition qu’ils soient aidés sur le plan technique et matériel. Ils sont pétris de l’envie de servir les victimes des famines, des guerres ou catastrophes naturelles, mais personne ne pense à leur apporter directement le minimum de moyens auxquels ils aspirent.
Les organisations officielles ne traitent les opérations de secours qu’à travers les gouvernements des pays touchés sans se soucier de sonder la profondeur, et surtout la largeur, du fossé séparant ces médecins d’action, connaissant bien les populations et leurs langues vernaculaires, des bureaucrates bien installés dans les bureaux climatisés des capitales du Tiers-Monde.
En Europe, personne, semble-t-il, ne veut les connaître. On préfère l’image des héros occidentaux, celle du « bon blanc », celle de l’ombre du Docteur Schweitzer, celle du néo-paternalisme, celle de Médecins du Monde ou Sans Frontières, qui, malgré ce titre, insistent pour que l’on sache qu’ils viennent de France, de Hollande ou de Belgique.
Il n’est pas question ici de mépriser ces jeunes docteurs ou d’oublier leur dévouement et leur courage physique lorsqu’ils se rendent là où se présente le danger.
On peut pourtant s’étonner de constater que les équipes médicales de secours d’urgence sont basées en Europe, composées de jeunes gens n’ayant pas la connaissance des milieux dans lesquels ils vont travailler. Ils ignorent dialectes et traditions. Souvent victimes d’un choc, à la fois émotionnel et culturel, ils se font souvent piéger par les aspects politiques locaux qu’ils jugent suivant des critères occidentaux. Il leur faut plusieurs mois pour se trouver à l’aise. Ils se transforment parfois en activistes et s’imaginent en concurrence avec les autres organisations de secours. Ils ne paraissent pas bien estimer le potentiel local représenté par les médecins et les soignants du pays où ils se trouvent. Quelquefois ils regrettent de ne pas avoir le temps de pouvoir « former » des auxiliaires autochtones.
La vérité est que ce sont ces derniers qui devraient être invités à leur apporter l’expérience du terrain. Ce sont eux, les locaux, qui devraient les « former » au dur travail de l’intégration dans des sociétés d’autant plus sensibles et farouches, qu’elles souffrent.
Personne n’est à blâmer, mais peut-être l’heure de la remise en question est-elle arrivée ? Ne serait-il pas temps de diriger les millions consacrés à l’envoi, par delà les mers, de ce personnel et de les utiliser à la création et l’organisation d’équipes locales, régionales et nationales, dans les pays du Tiers-Monde ? Médecins, infirmières et autres travailleurs sociaux, pourraient enfin se dévouer encore mieux, sans frustration. Il ne s’agirait plus d’une aide temporaire mais d’un véritable investissement en l’être humain.
Bien sûr, il faudrait alors renoncer à une publicité coûteuse et une médiatisation frisant quelquefois l’indécence. Les sujets principaux des films, articles, reportages sur les « french doctors » sont presque en totalité dédiés au danger de leurs aventures. Que dirait-on si l’ONU se mettait à produire des kilomètres de films sur ses employés, bureaucrates ou casques bleus, au lieu de les réserver aux victimes des problèmes du sous-développement ?
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Bonne et sale
Au Vietnam, on l’appelle Tuy Tinh : la déesse translucide, la divinité cristalline, l’eau.
Pour le peuple de ce pays, probablement le plus raffiné, le plus discret, le plus digne et le plus pauvre du Sud-Est Asiatique, elle est le symbole des choses essentielles : la vie puisque la nourriture principale, le riz, y pousse, et la mort, l’errance éternelle également, car bien des vietnamiens de tradition philosophique bouddhiste font disperser leurs cendres sur les eaux des fleuves, rivières et océans. Ainsi, pensent-ils, leur dernier voyage sera celui des torrents, des courants et des tempêtes.
Les quelques gouttes que les femmes sahéliennes arrachent au fond des puisards dans le nord du Sénégal, de la Guinée, du Mali, du Burkina, du Niger et du Tchad, représentent le trésor le plus précieux de leur existence nomade.
Dans les forêts d’Afrique Centrale, dans les jungles de l’Indochine, les sources offrent aux filles et femmes des villages un flot irrégulier, trop évident pendant la mousson, trop flou lors de la saison sèche.
Dans les bureaux des agences d’aide au Tiers-Monde, les administratifs ne savent plus très bien s’ils travaillent pour des entreprises d’assistance au développement ou s’ils sont au service d’une plomberie.
Si l’on veut que les peuples du Tiers-Monde et leurs familles vivent, il faut qu’ils aient accès à l’eau où qu’elle se cache. Les tuyaux, les perforeuses, les sacs de ciment encombrent les hangars et les dépôts. Ensuite, bien installés dans des salles de conférence, confortablement assis derrière des carafes d’eau auxquelles ils ne touchent pas étant donné le goût de chlore du liquide qu’elles contiennent, les experts ont donné le signal.
- De l’eau pour tous, mais qu’elle soit propre et bonne à boire… Bonne ? Voilà la difficulté.
On a porté l’eau là où elle était difficile d’accès et on a épuré celle qui coulait déjà. On n’a pas pu faire pleuvoir ; le Sahel, le Sahara sont restés secs malgré l’aménagement d’un grand nombre de points d’eau, de pompes solaires et d’autres systèmes alliant le progrès aux traditions. Alors ? Qu’est-ce qui ne va pas ?
Eh bien, dans certains cas, la situation de l’eau est trop claire… les consommateurs ne sont pas convaincus. Ils continuent, à boire l’eau sale, brunâtre, noirâtre, boueuse, sans se soucier d’ouvrir le robinet de la modernité libérant l’eau pure.
- Moi, je préfère l’eau de la rivière que celle de la fontaine, dit un paysan de la forêt camerounaise.
- Mais cette eau sale est dangereuse, elle peut vous tuer.
- Vous me voyez, répond l’homme, je suis vivant, si je suis vivant c’est que mon père était vivant, si mon père était vivant, c’est que mon grand-père était en vie aussi, et ainsi de suite jusqu’aux plus anciens de ma famille. Eh bien, ils ont tous bu cette eau sale ! Alors, votre eau transparente et limpide, c’est bien pour que les femmes y lavent le linge car c’est plus propre. Mais pour boire, l’eau que vous avez inventée n’est pas bonne parce qu’elle ne goûte rien. De l’eau sans goût, ça n’est pas fait pour être bu, seul ce qui a du goût est bon. Notre vieille eau par exemple, quand la terre lui donne le bon goût de la feuille, de la forêt, de la rizière, alors c’est un régal de la boire.
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Interview de Sheik Hamala Michel SIDIBE
Représentant de « Terre des Hommes »
Tombouctou : appelé communément le bout du monde.
Je ne sais pas si c’est le bout du monde, mais c’est certainement le bout du chemin pour quelques-uns uns ; pour les populations nomades par exemple.
- Michel SIDIBE, vous êtes de ce pays, vous y êtes né, et vous y travaillez pour vos frères et cette immense famille des peuples du Sahel, et plus particulièrement du Mali.
Comment peut-on, lorsqu’on regarde la situation, croire encore à quelque chose, croire à l’avenir, et penser que, pour les enfants nomades, il y a encore un demain ?
- En effet, face à la dégradation du tapis végétal et de l’écosystème, il est difficile, voire impossible, de ne pas se poser la question de l’avenir de l’enfant nomade.
Cet enfant qui hier, grâce à son passé, avait dans son environnement tous les éléments nécessaires à son alimentation, le lait, la viande et les éléments complémentaires qu’il obtenait grâce à la richesse de la faune et de la flore.
Actuellement, avec les sécheresses successives que vivent les populations nomades dans cette zone, nous notons une destruction, une disparition des pâturages traditionnels dont disposaient ces nomades.
Avec cette disparition, se pose le problème de la société traditionnelle nomade. L’émiettement des contrôles traditionnels sur certains pâturages bien particuliers.
La conséquence directe est le choix d’une nouvelle société, car actuellement ils se posent la question de savoir que faire d’eux-mêmes.
Il y a deux réponses. La première vient de ceux qui pensent que ce mouvement de transformation du Sahel est irréversible et que ces populations doivent tenter une sédentarisation.
Une sédentarisation vers les vallées du fleuve pour essayer de profiter des bienfaits que pourrait apporter une vie sédentaire.
Les services sociaux comme la santé, les services scolaires, et également entreprendre des activités autres que le pastoralisme classique.
Par ailleurs, d’autres ne sont pas tout à fait convaincus que ce mouvement du Sahel soit définitif. Ces populations demeurent toujours dans les zones éloignées de la vallée du fleuve et ensuite transhument, ou continuent à nomadiser, mais avec de plus en plus de difficultés car les distances à parcourir deviennent très longues, les problèmes de monture se posent avec la disparition du cheptel, qui devient faible.
Mais ces populations pensent que, dans le passé, il y a eu des cycles de sécheresse qui avaient forcé leurs aïeux à se déplacer sur des distances considérables et que, avec la reconstitution du tapis et du cycle normal, ces populations sont revenues.
Donc, ils pensent qu’il ne faudrait pas vider cette société traditionnelle de son contenu et la transformer en société sédentaire.
Il faudrait sans doute trouver des solutions intermédiaires qui permettraient à ces populations d’avoir des structures légères dans le Sahel, leur permettant d’exploiter de façon plus rationnelle leur environnement, peut-être par des méthodes de réduction des quantités de bétail.
Voilà les deux approches qui existent pour l’instant.
- Encore un Toubab qui vient photographier des vaches mortes. C’est à peu près, je crois, ce que pensent les gens du Sahel lorsqu’ils voient arriver les étrangers et eux, les étrangers, qui voient simplement la sécheresse quand on en parle dans la presse en Europe, ont une grande peur ; ils se disent : de merveilleuses civilisations vont disparaître avec le nomadisme ; pourquoi essaie-t-on de sédentariser des gens qui trouvent leur liberté, leur vie, leur rêve, leur richesse dans le nomadisme ?
Vous-même, vous faites partie de ces ethnies, vous êtes descendant de nomade, est-ce une libération de devenir sédentaire ou, au contraire, est-ce une catastrophe ?
- J’essaierai de vous dire que ce n’est pas un choix pour le nomade à l’heure actuelle, c’est une obligation.
Dans la plupart des cas, le déséquilibre qui existe entre l’homme et son écosystème oblige les pasteurs attachés à l’espace à vouloir se sédentariser. Il ne jouit ni des services sociaux ni de son équilibre d’antan, donc la solution, pour ces populations, se trouve dans la sédentarisation à partir de choix d’emplacement bien précis ; il leur faut un accès à l’eau et à une certaine forme de vie sociale.
Une politique de sédentarisation devrait tenir compte du choix géographique des lieux pour que cette population s’intègre facilement et entreprenne d’autres types d’activités, comme l’agriculture ou le maraîchage.
- Quel est le programme que vous avez en main ?
- Au cours d’une de mes tournées d’évaluation, je me suis rendu compte qu’il y avait une population nomade qui entreprenait d’elle-même la construction de digues pour tenter une semi-sédentarisation. Intrigué, je me suis posé la question de savoir ce qui se passait réellement. Je suis resté avec les populations pour comprendre le processus de leur action.
Les réponses aux questions étaient les suivantes : nous nous sédentarisons pour deux raisons essentielles.
Un groupe insistait sur le fait que leur société s’émiettait, qu’elle n’avait plus la possibilité de contrôler les pâturages traditionnels et qu’elle n’avait plus le pouvoir hiérarchique d’antan de contrôle sur les bergers. Donc, la sédentarisation devenait nécessaire.
L’autre groupe pensait que cela était dû à un phénomène écologique de déséquilibre écologique.
Face à ces analyses, nous avons essayé de mener à bien cette mutation ; c’est ainsi que ces populations de Tienko ont décidé de mettre sur pied un comité villageois de promotion et d’animation. Ce comité avait pour but de recenser tous les problèmes courants en milieu nomade et essayer de les exposer lors des réunions hebdomadaires avec le comité.
Une des questions fréquentes était celle-ci : nous ne sommes pas des agriculteurs, comment voulez-vous que nous cultivions ?
Face à ces interrogations, les populations nomades ont décidé de faire intervenir le village sédentaire, qui est pratiquement le village voisin. Celui-ci a bien voulu participer aux différentes réunions et, avec l’apport de leurs techniques, ils ont pu cultiver du riz dans les mares alluviales du fleuve par le système de l’irrigation par submersion contrôlée.
A ce stade, les paysans sédentaires nous ont fait savoir qu’ils avaient eu des problèmes au niveau de la maîtrise de l’eau.
La demande fut formulée par les paysans de mettre des bâtards d’eau comme ils avaient vu faire à l’époque coloniale, avec un système classique de gestion d’eau à leur portée.
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